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Publié par Alain Lequien

   La nuit fut courte et réparatrice. Après le petit-déjeuner copieux, et le linge sec mis dans mon sac, il est temps de reprendre ma marche en avant. Je laisse discrètement une petite participation, car rien ne m’a été demandé. Je promets à Anne-Marie de lui faire envoyer par Pauline, ma bien-aimée, mon dictionnaire des mots du Haut Moyen âge[1], époque qu’elle semble apprécier.

   Direction Noailly, là où j’aurais dû arriver hier. Le temps est agréable même si quelques nuages pointent à l’horizon. Parcours traditionnel : routes et chemins alternent avec parfois un petit pont sur un cours d’eau. Je profite de mon passage près d’un lieu jacquaire pour leur passer le bonjour de la part de mon hôtesse de La Cergne.

   Non loin de là, sur la route, un fléchage indique que Santiago de Compostela  (Saint-Jacques de Compostelle) est à 1750 km. Je trouve que c’est un peu optimiste tout de même. S’il y a le temps de la marche, il est celui du repos nécessaire de temps à autre pour s’alimenter et reprendre des forces. C’est ce que je fais systématiquement environ toutes les deux heures lorsque je ressens mes forces décliner.

Un fruit, dix minutes de détente, parfois un morceau de sandwich… Je ne suis pas de ces fanatiques qui foncent sans regarder autour d’eux. Aussi, de temps à autre, je parle aux vaches, aux chevaux, aux ânes (les vrais !), aux chiens un peu trop hargneux derrière les clôtures. Je le fais, quitte à passer pour un fada pour les bien-pensants. Ce qui compte, c’est d’être en symbiose avec moi-même à ce moment-là.

   Avant de traverser la nationale 7 pour aller sur Saint-Romain-la-Motte, il faut emprunter la rue des Pèlerins la bien-nommée. À Saint-Romain, un homme vient au-devant de moi en sortant de la boulangerie pour me serrer la main. Il me raconte avoir accompagné en 2010 un groupe d’habitants du village sur le Chemin de Compostelle. Il en a retiré une expérience très enrichissante.

   Il m’apprend qu’un accueil jacquaire sera installé au sein de l’église. Puis, il me glisse, sur le ton de la confidence : « Quand vous arriverez à la ligne de chemin de fer, sachez que le chemin repasse juste en face. Cela vous évitera de faire le tour qui est inintéressant. » Je suivrai ce conseil non fourni par le monde associatif jacquaire, je le comprends pour des raisons évidentes de sécurité.  

Pris de soif, je m’arrête au café pour boire un verre d’eau fraiche et une bière. L’accueil est chaleureux. On est commerçant ici. Le patron, un homme grand, aux longs cheveux blancs regroupés en arrière serrés dans un catogan vient me serrer la main et discuter avec moi avant de rejoindre ses clients. Ici, la boisson naturelle est le vin – rouge, blanc, rosé – vendu en carafon. Le patron a acquis par un de ses amis mâconnais une superbe sculpture de maître Jacques. Il espère un jour en faire don à la commune.

   Reprise du chemin vers Saint-Haon-le-Châtel où je dois dormir ce soir dans un centre équestre. En fait, du centre équestre indiqué, je me retrouve dans… l’ancien presbytère. Personne ne connait le pourquoi de cette dénomination. Une erreur de transcription ? Propriété de la commune, il est géré par le restaurant local depuis quelques mois. L’accueil est chaleureux, je suis pour l’instant le seul pèlerin annoncé. Dans la courette, je peux m’asseoir et travailler après la douche bien méritée. Que dire du salon où le curé recevait ? Les fauteuils en cuir sont profonds et je m’autorise à boire du thé. Yes, my Lord

 

  Je visite les petites rues de cet ancien village médiéval fortifié resté dans sa grande authenticité. C’est vrai, c’est beau. Ici, pas de façade trop bien refaite. Lorsque j’ai diné au restaurant – menu superbe, bien adapté aux pèlerins avec de belles saveurs naturelles - j’apprends que c’est la volonté des habitants de le conserver en cet état, tout en prenant des actions pour réguler l’accès aux véhicules.

   De retour au presbytère, alors que j’étais en train de travailler, voilà qu’arrive Christian, un pèlerin de 72 ans parti de Belfort. J’en suis heureux, voilà un futur compagnon de route. N’ayant pas mangé – il est près de 20h30 –, il me demande de l’accompagner en me proposant d’y boire une bière. J’accepte bien sûr, c’est un bon moyen de faire connaissance.

  Et là, Christian parle abondamment. Ancien dirigeant d’entreprise informatique, diplômé du CNAM comme votre serviteur, il a déjà, quelques jours après sa retraite en 2001, effectué Paris-Santiago de Compostela en 45 jours. Oui, mes amis, vous avez bien lu : en 45 jours chrono. Quotidiennement, il parcourait cinquante kilomètres. Sa conjointe l’accompagnait en voiture, le retrouvant à des points précis pour le ravitailler. Elle réservait les endroits pour dormir le soir.

   À l’évidence, je suis en face d’un fanatique de la performance ! Quand je lui parle d’échanges sur le Chemin, il me rembarre doucement, mais fermement. Ce n’est pas pour lui. 

   Pourquoi est-il sur le chemin de Compostelle douze ans plus tard ? Parce qu’il avait envie de marcher. Son but est d’atteindre Santiago pour le 14 juillet. « Ce qui est sûr, pensais-je, c’est qu’il sera loin devant moi.)

   Il me semble, ce n’est que ma perception personnelle, que Christian refuse de vieillir. Il veut, douze ans après son premier « exploit », prouver qu’il est encore capable de le faire. Point de spiritualité dans sa démarche, point de motivation de rencontres ou de partage. C’est un geste purement tourné vers lui, vers sa personne. Je renonce donc à échanger plus loin avec lui, sinon des banalités. Et pour tout vous dire, je pense à cette maxime « Passe ton chemin, Christian ».

   Le quittant par la Porte aux clous, l’entrée principale de la cité médiévale, je me suis mis à réfléchir sur cette opposition entre qualité et quantité.

   Sur le Chemin multiforme, il y a des hommes qui privilégient cette quantité. C’est quelque chose que je comprends pour des jeunes en progression professionnelle ou voulant se prouver à eux-mêmes leurs capacités. J’ai été jadis de ceux-là et je ne le regrette pas. C’est une phase de la vie. Mais, le « toujours plus » a ses limites : pourquoi prouver constamment qu’on est le meilleur ? Pourquoi demander de plus en plus de performance, de résultats ? Pourquoi vouloir gagner de plus en plus d’argent pour acquérir plus ce que le collègue possède ?

   Il est un temps, lorsque l’on a pris de l’âge, où tout cela n’a plus de sens. On s’aperçoit qu’il existe d’autres choses plus importantes dans la vie près desquelles on est passé sans y faire attention. C’est la période de la réflexion, de l’introspection qui permet de faire des choix réfléchis, des choix différents en fonction de chacun. C’est le choix de la qualité en harmonie avec ce que l’on est intrinsèquement au fond de soi.

   Puis, vient le temps d'une certaine sagesse qui nous pousse à simplement « être », que chacun possède à plus ou moins de degrés. Le reste n’est que superflu. C’est dans cette phase que devrait être Christian, me semble-t-il : celle du partage, du savoir donné sans contrepartie, du savoir reçu sans questionnement nébuleux. 

   À demain - Alain, Bourguignon la Passion.   

 

[1] Livre épuisé. Nouvel ouvrage complété : Les 1000 mots pour comprendre le Moyen âge, éditions….

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