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Publié par Alain Lequien

   Il est 6h00 lorsque je me lève. De nombreux bruits se font entendre dans le gîte. Chacun d’entre nous est dans un box fermé par un rideau. Un couple échange des mots acerbes, provoquant ce que j’appellerais des « mouvements divers ». Pas très discret ! Quant à moi, j’ai mal dormi en partie après l’incident avec Djam. Mais aussi, par l’accueil froid de cette cité. Je ne m’y sens pas bien.

   Je ne traîne pas et descends rapidement dans la salle commune avec mon sac pour prendre un thé dans ma réserve. Ici, il n’y a rien.

Je suis rejoint par l’homme qui m’a ouvert la porte hier soir, accompagné de son épouse. Je m’excuse de ma brutalité verbale de la veille du fait de ma fatigue. Il me dit comprendre ma réaction. Nous sympathisons. Cyclistes, je les croiserais dans la journée.    

   Je veux déposer mon obole, mais rien n’est prévu. Comme le magasin indiqué sur le panneau n’est pas ouvert, je glisse sous la porte un petit sac plastique avec un billet. Je profite de cet arrêt pour boire un grand café au bar. Le patron n’est pas causant. Il voit tant de pèlerins…

   Avant de prendre la direction de Golinhac situé à quatorze kilomètres, j’admire le château d'Estaing sur les hauteurs, dominant le confluent du Lot et de la Coussane. En partant, dans la lueur du matin, je prends en photo le château dominant la ville. Selon les sources locales, il appartiendrait à un ancien président de la République au nom éponyme. À moins que cela soit à une fondation…

   Au début du trajet, je regarde un peu partout si je trouve la trace de Djam sous sa tente. Mais rien. « Après tout, il a fait son choix », me dis-je. Certes, c’était un compagnon de voyage, mais je ressens vis-à-vis de lui une responsabilité morale.

   Le temps est frais, de nombreux nuages envahissent le ciel matinal. Je me dis que je vais bientôt prendre la saucée.

   Au cours d’une montée – il faut avouer qu’aujourd’hui, je ne suis pas en grande forme – je suis doublé par une jeune femme. Nous échangeons quelques mots, son mari n’est pas avec elle car il s’est blessé. Elle me lâche rapidement. Pas question pour moi de faire la course, je ne suis pas sur le Chemin pour cela même si de temps à autre, j’aime me tester.      

Une dizaine de kilomètres plus loin, je retrouve Djam tout souriant. Nous échangeons rapidement sur l’incident d’hier, mais le contenu de son SMS suffit en lui-même à le clore. Nous n’avons pas le même âge, la même culture. C’est finalement très bien qu’il se soit libéré en verbalisant ce qu’il pensait. Savoir pardonner est en lui-même un acte de pèlerin.

   Nous découvrons en cours de route un émouvant hommage en l’honneur de Pépé Catusse dont je vous livre le contenu :

   «  Amis, pèlerins, promeneurs, durant de longues années, l’un de mes plus grands plaisirs était de venir sur ce chemin, à votre rencontre, pour vous saluer, vous encourager, bavarder un instant, vous raconter des histoires… Je venais très souvent m’asseoir ici, mais depuis le 5 avril 2008, j’ai rejoint des milliers d’étoiles qui jalonnent votre route, et de là-haut, je vous accompagne… »

   Émouvant ! J’aurais aimé croiser son chemin.

   Un poète local, Zéfir Bosc, a aussi verbalisé sa vision du Chemin :

   « De la plaine, jusqu’aux versants

   « Tu auras gagné ta peine.

   « Que te darde le soleil,

   « Et sur les cailloux et le gravier

   « Où te blessent les orteils,

   « Tu verras le jour qui se délite. »

   Et il rajoutait :

   « Et malgré tous mes efforts,

   « Sans gémir, c’est l’endurance

   « Qui éprouvera mon corps !

   « Même la nuit n’est pas sûre,

   « Me fait perdre tout courage :

   « Je me morfonds dans la peur… »

   Nous dépassons maintenant Golinhac, en direction d’Espeyrac. En fait, nous allons nous arrêter au hameau du Soulié, à l’Accueil au Soulié de Saint-Jacques, un accueil chrétien situé en pleine nature. Sa spécificité, la libre participation aux frais (donativo).   

   Nous sommes attirés à la fois par le lieu et le café prometteur posé sur une table. Samia, venant au-devant de nous, nous propose de partager leur repas. Nous acceptons volontiers. L’accueil chaleureux, le repas, le jardin et ses fleurs, tout concourt à bénéficier de ce lieu de repos après l’étape difficile d’hier. Sur le Chemin, il faut savoir accepter les dons de la même manière qu’il faut savoir donner sans rechercher une contrepartie. Ah ! Si le monde duquel nous sommes coupés pouvait faire de même !

   Nous faisons connaissance du maître des lieux, Michel accompagné de trois hospitaliers. Les échanges sont amicaux, teintés d’une foi affirmée. Mon linge est lavé alors que l’on m’a prêté une salopette de travail. Peu à peu, l’accueil se remplit. Nous retrouvons Marta et Antoine rencontrés précédemment ainsi que Kamel (j’ai appris qu’il était au gîte d’Estaing quand j’ai fait mon esclandre nocturne). Trois hospitalières de passage se joignent à notre groupe. C’est ainsi que nous nous retrouvons bientôt à une vingtaine autour de la table.

   Dans la chapelle du lieu, Michel nous invite à rendre hommage à sainte Fleur[1]. Puis, comme lors d’un tour de table, à un échange où chacun doit verbaliser ce qui l’a entrainé sur le Chemin. À titre personnel, je me suis mis en retrait. Je ne suis pas le seul d’ailleurs. Autant j’éprouve parfois le besoin de dire individuellement à quelqu’un ce que je ressens, autant ces « grands-messes collectives » me gênent et me font penser aux régimes totalitaires. L’expression de chacun est suivie de commentaires de Michel, ramenant tout à Dieu.

   J’ai ressenti une certaine emprise qui m’a mis mal à l’aise. Or, personnellement, la liberté de conscience, de croire ou de ne pas croire, est une valeur essentielle que nous devons défendre, une valeur touchant notre intime qui n’a pas à être portée en public. En clair, je ne partage pas certains propos trop affirmés, où tout serait écrit, dépendant de la volonté seule de Dieu. 

   Cela dit, l’accueil fut chaleureux, le lieu magique,  Samia et Michel sont de très bons hôtes.

   Mon malaise a augmenté lorsqu’un des hospitaliers me demanda de s’entretenir avec moi. En soi, rien d’anormal. Là où j’ai été choqué, c’est lorsqu’il m’a dit qu’il me considérait  comme « un être de lumière ». J’ai souri intérieurement, car c’est loin de ma conception de moi-même. Autant vous dire mes amis que ma méfiance s’est affirmée.

   Tout le monde fut content de cette soirée qui se termina vers 23h00 en toute convivialité.

   À demain - Alain, Bourguignon la Passion.   

 

[1] Sainte Fleur, née en 1309, entra à l’âge de 14 ans à l’hôpital de Beaulieu (Lot - à 15 kilomètres de Rocamadour) géré par l’ordre des Hospitaliers de Jérusalem. Elle se mit au service des pauvres, des malades et des pèlerins allant vers Compostelle et Rocamadour.

 

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