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Publié par Alain Lequien

   Dans le gite municipal, premières sonneries vers 5h00. Cela me va bien puisque je me lève et prend la route vers 5h30. Il fait nuit noire, hormis quelques réverbères qui éclairent la façade du refuge. Je n’ai pas de lampe, et pour ne pas me perdre, j’attends sagement qu’un pèlerin équipé parte pour le suivre.

   Ce fut une pèlerine canadienne qui se rappelle à mon souvenir puisque l’on s’est rencontré à Osserain-Rivareyte, mon étape 34 sur le chemin de Vézelay. Cela fait deux semaines.

Je me confonds en excuses, je ne m’en rappelle pas. Elle me rassure, elle est tolérante. Marchant plus vite que moi, elle finit par me lâcher (c’est bien connu… mon pas de sénateur). Je suis doublé par un groupe de cinq Italiens qui devisent et me doublent en me lançant le traditionnel Buen Camino. Allant moins vite que la Canadienne, je n’ai pas trop de mal à les suivre de loin même si à un moment donné, je ne n’aperçois plus aucune lumière. Je suis sauvé car le jour qui se lève et me permet de repérer les fléchages. Si un jour vous faites le Camino, ne faites pas comme moi, équipez-vous d’une lampe frontale.

   La route passe par une route goudronnée, puis sous la voute des ruines de l’abbaye en ruine de San Antón appartenant à l’Ordre de Saint-Antoine. En tenant compte de ce qui en reste, elle devait être très importante. Au Moyen âge, on racontait que les monastères Antonins faisaient des miracles car ils guérissaient ceux qui étaient atteints du feu de Saint-Antoine provoqué par l’ergot de seigle. 

   Vers 7h30, j’arrive à Castrojeriz où je prends un petit-déjeuner copieux. Déjà, de nombreux pèlerins se bousculent au seul bar ouvert dont ceux ayant dormi sur place. Alors que j’attendais mon café américain (déduisez : un café long), quatre Français portant un petit sac pour la journée râlent auprès du pauvre homme essayant de faire face à cet afflux de clients.

Par honte peut-être de cette attitude, je fais semblant de ne pas être Français car ma réaction risque d’être vive. En partant, ils insistent pour avoir le tampon sur leurs crédentiales. Alors que je m’éloigne pour prendre une photo d’une très belle église, j’ai la surprise de les voir mettre leurs sacs dans une Golf noire immatriculée à Paris (75). Encore de ces pèlerins-bobos qui vont parader à leur retour comme ayant parcouru le chemin de Compostelle. Passons… Ce sont des nuls !

   Continuant mon parcours, je passe devant l’église Santo Domingo où apparaissent d’étranges têtes de mort. Selon mon interprétation, elles sont présentes pour nous faire réfléchir sur la vie, du passé à l’avenir et à l’éternité.

   Dans la lueur du matin, je gravis la longue montée abrupte sur un chemin caillouteux vers l’Alto de Mostelares que l’on aperçoit de loin. Un peu plus de cent mètres de dénivelé. En haut, la vue est belle et je prends le temps de retrouver mon souffle. Il faut repartir par une descente rapide de 18% selon les indications.

   En bas, de nouveau une stèle en l’honneur d’un pèlerin parti pour l’orient éternel sur le Chemin. C’est toujours aussi émouvant. La prendre en photo n’est pas du voyeurisme, mais le moyen de rendre hommage au-delà du temps et de l’espace. Comme il m’arrive parfois de dire, « le tombeau des morts réside dans le cœur des vivants ».

   Après Itero del Castillo, le passage sur le pont enjambant Pisuerga et Itero de la Vega, c’est le long cheminement jusqu’à Boadilla del Camino.

   Entre les deux, je m’arrête trente minutes pour engager la conversation avec deux Français, un échange intéressant et instructif sur la finalité de notre Chemin. Nous partageons la vision commune que ce parcours n’est qu’un début qui se poursuivra bien au-delà de Santiago. Avec justesse, la jeune femme fait le parallèle avec la vie sociale entrecoupée de moments de réflexion et de retour aux réalités. Je parle des couleurs de mon bâton dont le but est de passer de la passion parfois incontrôlée vers l’humilité.

Pour cela, on doit s’accepter comme l’on est, avec ses qualités et défauts, sans se sentir obligé de paraitre. Un vrai plaisir de partage.

   Je décide de continuer ma marche. Au cœur du village, je rencontre un pèlerin croisé en cours de route. Il se trouve en difficulté de cash pour dormir et manger le soir. Comme tout pèlerin, je fais le geste naturel et nécessaire comme il se doit.

   Je m’éloigne en passant par l’église Santa Maria. Ce lieu est pour moi un lieu de culte religieux de la religion catholique, mais aussi un lieu où existe un lien entre la terre et l’au-delà avec quelque entité (ou pas) auquel chacun croit dans son intimité. C’est aussi un lieu de repos, de tranquillité, de sérénité aussi.

   En sortant, je rencontre un vieux monsieur qui me demande si je veux mettre le tampon sur ma crédentiale. J’accepte bien entendu. Il est en train de fabriquer des bracelets en passant des fils de couleur autour de clous posés sur une planche de bois. Il en prend un, et sans me demander mon avis, sans un mot, le met autour de mon poignet gauche. Je suis surpris, je veux lui donner quelque argent. Il lève sa main en signe de refus et me lance un buen Camino avant de s’éloigner avec son matériel.

   Je suis naturellement surpris de cette rencontre et ne sais que faire. Derrière l'église se dresse le rollo jurisdiccional, le plus beau de la Castille dit-on. Le rollo partageait avec le pilori les fonctions liées aux peines de morts suspendues en 1812. Datant du XVe siècle, les prévenus y étaient enchaînés avant que la sentence soit exécutée.

   Je reprends toutefois ma route. Quelques centaines de mètres plus loin, je rejoins le canal de Castille. Pris dans mes pensées, le téléphone sonne. C’est mon fils ainé Cédric qui m’appelle pour prendre de mes nouvelles, m’expliquant qu’il en a ressenti un grand besoin de le faire. Je lui explique ce qui vient de se passer. Rien qu’à raconter ce qui vient d’arriver, c’est entre nous deux un fort moment d’émotion qui nous est personnel. Quand on parle de hasard ?

 

  J’arrive auprès une belle écluse près de Frómista. Traversant la ville, après avoir bu une bonne bière fraiche, j’en avais besoin pour toutes ces émotions, je me dirige par une longue ligne droite vers Población de Campos après avoir jeté un œil à l’ancien ermitage de San Miguel du XIIIe siècle. Au Moyen âge, il recevait les malades et les lépreux. Il est malheureusement clos.

   Au gite, je rencontre un Français, Éric, un pâtissier victime d’un AVC il y a deux ans. Il essaie maintenant de mieux profiter de la vie avec ses enfants. Il me dit avoir peur de son retour – je crois que nous sommes tous dans cette logique – dans son HLM de banlieue parisienne, et de supporter tous les bla-bla, les on-dit… du monde.

   Ne voulant rien préparer, nous mangeons ensemble une grande salade au café du coin avant d’aller nous coucher.

   Avant de m’endormir, je revoie les événements de cette journée à forte connotation émotive.    

   À demain - Alain, Bourguignon la Passion.

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