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Publié par Alain Lequien

   Jean-Claude, mon ami des Pyrénées-Atlantiques m’avait prévenu : si tu as la chance de rencontrer ce prêtre, le Padre Ernesto, écoute-le, parle avec lui. C’est un personnage atypique, une figure du Camino del Norte.

   Tu avais raison, Jean-Claude. Il se trouve hors du temps tel que nous pouvons le considérer dans un monde de productivité, de consommation, d’une certaine aliénation de l’homme que nous essayons de combattre individuellement sur le Camino. 

  C’est en effet une chance de le rencontrer, car il n’est pas toujours présent. Il voyage beaucoup à travers le monde, notamment en Amérique du Sud (les Andes) pour porter la bonne parole et agir. Agir pour défendre le Camino del Norte dans sa spécificité, très différent du Camino Frances, le plus couru par les pèlerins. Il fait tout pour conserver ses richesses naturelles : lutte contre la déforestation, la plantation des eucalyptus à pousse rapide qui appauvrissent les sols, les constructions côtières au profit des promoteurs… Je dirais, pour comparer, une sorte de José Bové espagnol et chrétien.

   Il nous conta l’histoire de son albergue initiée par son grand-père à l’époque où il accueillait les rares pèlerins, les raisons motivant le maintien du donativo… Son refuge ne bénéficie d'aucune subvention. Il est maintenu grâce au service volontaire des hospitaliers et des contributions versées par les pèlerins.   

   À sa disparition, et celle de sa génération familiale, les installations devront être vendues ou louées au bénéfice du Tiers-Monde. Padre Ernesto part du principe que les Européens vivent très bien (malgré la dureté de la crise) alors que d’autres vivent plus mal.

   Le soir, nous sommes plusieurs à visiter son ermitage. Un ermitage et non une chapelle, car le lieu n’est pas consacré. Sa vocation est de susciter la réflexion des pèlerins. En aucun cas, malgré les mauvaises voix de ceux qu'il dérange, Ernesto n’est un gourou. Il défend avec ardeur ses convictions affirmées. Son ermitage est une construction moderne dont la décoration symbolique fut réalisée par l’un de ses amis en 2012, Maximino Cerezo Barredo[1].

   Que dirent de ces œuvres ? Il s’agit d’une succession de six fresques modernes accolées représentant symboliquement le cheminement du pèlerin de Compostelle.

 

   La première scène représente le questionnement sur le départ sur le Chemin. 

   Certains se contentent de s’asseoir, et d’attendre que cela se passe comme si la solution allait leur tomber du ciel. D’autres, plus entreprenants, ont pris leur vie en main. Ils portent dans leurs sacs à dos l’essentiel pour vivre, mais aussi parfois leurs difficultés dans leur vie. Ils n’attendent pas, ils sont déjà dans l’action.

   Que vont-ils trouver au bout du chemin ? Ils ne le savent pas... C’est souvent le cas de ceux qui entreprennent le Chemin, symbolisé par la coquille. D’autres de loin, les regardent faire. Ils sont souvent dans l’incompréhension, en se disant : pourquoi font-ils ce voyage ? Pourquoi ?

  

   La seconde scène représente la prise de conscience du pèlerin ou cheminant.

   Alors que, dans la vie profane, le pèlerin ou le cheminant se contentait de vivre sa petite vie bien cadrée, sur le Chemin, il commence à regarder et à prendre conscience de ce qui se passe autour de lui. Il voit (yeux) ceux qui souffrent (pied nu).

   Il n’est plus une individualité éparse, mais le membre d’une communauté humaine où chacun peut, et doit porter attention à l’autre (les mains ouvertes). Plus avancés dans la réflexion, certains d’entre eux regardent avec les yeux du cœur.

 

   La troisième scène représente la motivation du pèlerin ou cheminant sur le Chemin.

   Si tous cheminent dans la même direction physique, certains d’entre eux sont en questionnement sur la finalité du Chemin entrepris. En effet, le Chemin les bouscule dans leurs convictions. C’est le début de la remise en cause de soi.

   Certains marchent sur le chemin, car c’est à la mode  ou pour des raisons sportives (en arrière-plan), un autre pour se faire des amis dans la rencontre (homme en rouge), un autre pour se mettre dans les pas des pèlerins d’antan (bourdon). L’un voit plus loin, comme celui qui met sa main comme pour voir au-delà de l’horizon.

 

   La quatrième scène représente l’action du pèlerin ou du cheminant que le Chemin.

   Certains d’entre eux vont se contenter, et c’est leur choix, de continuer à vivre dans leurs individualités. C’est le cas des deux d’entre eux qui continuent vaillamment vers leur but sans s’arrêter, en suivant la flèche comme si celle-ci était un miroir aux alouettes.

   Par contre, d’autres vont devenir bons samaritains en apportant à ceux qui souffrent du temps, de l’aide, de la compréhension. C’est le don de soi.

 

   L’avant-dernière scène est le partage, l’agape des Grecs.

   Chacun apporte à l’autre ce qu’il est, sans jugement aucun. Nous sommes tous différents, et c’est cette différence qui nous enrichit mutuellement.

   Ceux qui sont plus individualistes n’y voient qu'un moment de convivialité.

   Pour d’autres, c’est le partage vers celui qui est en attente, le don dont il ne cherche pas à tirer un profit. Agape prend ici tout son sens.

 

   La dernière scène est la révélation de la Lumière symbolisée par le soleil.

   Ceux qui ont cherché et donné tout au long du Chemin ont trouvé en partie ce qu’ils sont véritablement au fond d’eux-mêmes.  L’arrivée à Saint-Jacques ou à Fisterra n’est pas une finalité, c’est le début d’un Chemin de vie renouvelé.

   Chacun peut repartir dans sa vie profane pour agir sereinement, ayant appris la liberté d’être et d’agir.

   À demain - Alain, Bourguignon la Passion.

 

[1] Né en Espagne, ce religieux clarétain (Fils du Cœur Immaculé de Marie, congrégation cléricale de droit pontifical) a longtemps vécu en Amérique latine où il a peint de nombreuses œuvres murales. Ses œuvres témoignent de la vie quotidienne du peuple, pauvre et croyant, de ses joies et ses souffrances, de ses espérances et ses luttes. Fortement influencé par la théologie de la libération et l’option pour les pauvres, il est connu comme le « peintre de la libération ». Ses dessins et ses illustrations, largement diffusés, accompagnent depuis de nombreuses années la lecture populaire de la Bible et la catéchèse dans les communautés ecclésiales de base.

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