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Publié par Alain Lequien

   C’est sans regret que je quitte ce refuge. Il n’y a même pas de quoi manger puisque tout est fermé. Un lieu à vite oublier. Je me contente de boire un peu d’eau avec un sachet de thé vert trouvé au fond de mon sac, sans sucre. La journée commence mal.

   Margareth a déjà repris la route. J’ai compris qu’elle aimait marcher seule. Très impliquée dans la religion Évangéliste, elle a vu que je ne réagis pas beaucoup à cette attente.

   Ma première rencontre fut un couple d’ânes qui poussèrent de grands braiments à mon passage. Voulaient-ils m’accompagner ou signaler mon passage ? À moins que cela soit de me passer un message ? Voilà que l’Alain déjante. 

   Le long du chemin, toujours des petites chapelles miniatures comme pour nous rappeler que si le chemin est parfois touristique, il est surtout religieux et doit faire appel à la réflexion.

Tout cela, mes amis, je le retranscrirai dans l’ouvrage que j’écris et/ou les conférences que je ferai[1].  Ce qui est certain, c’est que ma réflexion spirituelle est bien présente. 

   J’aime souvent prendre mon ombre en photo. Un moyen peut-être d’évacuer cette partie sombre qui est en moi. Un psychologue, un vrai, pourrait peut-être me donner une explication ?

Nous sommes sur un chemin qui a plus de vingt siècles comme le prouve un beau pont romain conservé en très bon état. C’est un vrai plaisir de passer dessus en évitant la route asphaltée passant à quelques pas. Emboiter le pas de nos Anciens, ressentir leurs émotions accumulées, voilà une bonne raison de continuer la grande chaîne ininterrompue de l’humanité.  

Les croix rencontrées sont toujours là pour nous rappeler le souvenir des personnes décédées sur le Chemin. Elles sont plus rares que celles rencontrées l’an dernier sur le Camino Frances. Il est vrai qu’il y a moins de monde qui passe par cette voie. Quand j’en aperçois une, j’ai une pensée émue pour ces femmes et ces hommes partis réaliser leurs rêves en marchant vers le champ des Étoiles. Mon fils Cédric m’avait demandé l’an dernier quel était le message que je voulais passer en vous les montrant. Rien de personnel fiston, sinon que ces décédés ont été jusqu’au bout d’eux-mêmes.

  La route continue. Parfois elle croise la ligne de chemin de fer sans vraiment assurer la sécurité. Même le chien de la maison se trouvant à côté des voies traverse en regardant pour aller faire ses besoins naturels de l’autre côté. Puis, il revient chez lui en faisant le même manège. J’ai trouvé cela amusant. On s’amuse parfois d’un rien, non ?

   Un peu plus loin, assis sur un mur, je retrouve les yoguistes allemands perdus de vue depuis quelques étapes. Ils se sont arrêtés à l’albergue La Llosa Cosme de Piñeres de Pría.

Nous conversons un peu, la jeune fille parlant un très bon français. Ils m’offrent du chocolat, ce qui est le bienvenu. C’est l’occasion d’échanger avec ce couple atypique qui ne porte quasiment rien comme sacs, vêtements et nourriture. Cela m’interpelle bien sûr. Ils ne sont pas diserts sur le sujet, disant simplement qu’il se contente du minimum. On est bien loin de nos sacs de dix à douze kilos.

À chaque étape, matin et soir, à ce que raconte Radio-Camino, ils réalisent une séance de yoga qui impressionne tant ils ont l’air de maitriser leur art. Cela semble si facile. Je tente de faire un premier exercice, je peux vous dire qu’il faut beaucoup de travail pour le réaliser. « Tu es trop raide, il faut que tu t’assouplisses avant » me dit en riant la jeune fille.   

Nous faisons marche commune jusqu’à Ribadesella. En traversant le pont sur le Rio Sella, nous découvrons une jolie station balnéaire où venait de se dérouler un concert ou une rave-party. Beaucoup de jeunes ont campé autour de la station et même au-delà. Cela eut des conséquences néfastes pour les accueils pèlerins, occupés par de faux pèlerins porteurs d’une crédentiale-bidon. Certains d’entre nous durent dormir à la belle étoile. Sans oublier les débordements comme souvent dans ces événements (certains vont penser peut-être que je suis un vieux c…?). Je dis cela, car à l’entrée de la cité, j’ai vu plusieurs grosses poubelles complètement brulées et la police très présente.

   La cité est moderne, avec de jolies villas cossues et un hôtel particulièrement luxueux, la Villa Rosario. Alors que le couple poursuit son parcours, je prends une demi-heure de mon temps pour me tremper les pieds dans la mer iodée et me prélasser au soleil.

   Je ne traîne pas, ce n’est pas vraiment mon truc. J’interromps ce petit moment touristique pour aller vers d’autres cieux, en l’occurrence San Pedru. Je traverse une forêt d’eucalyptus à l’odeur si particulière avant d’apercevoir de loin l’albergue de San Estéban de Leces où le couple envisage de s’arrêter. Je continue puisque je suis bien. Je vois d’ailleurs que parfois ce chemin est appelé Camino Real. J’arrive dans un vallon au petit village typique de Vega.

   Ma marche du jour est loin d’être terminée puisqu’il me reste plus de six kilomètres à parcourir en passant sur une passerelle puis en longeant des plages sauvages réservées aux surfeurs. En traversant des petits villages, je suis sensible à ces hórreos typiques en bois, contrairement à ceux réalisés en pierres de la Galice. L’histoire de ces étranges maisons sur pilotis servant de silos pour conserver le maïs et les denrées alimentaires nous projette dans la préhistoire, époque où le réfrigérateur n’existait pas. Il fallait protéger la nourriture du clan, notamment des rongeurs ; les Romains en parlaient déjà. C’est surtout vers le XIVe siècle qu’ils vont se développer dans la région.

   Fermons cette page d’histoire. Je continue mon chemin le long de la côte sauvage où viennent s’écraser sur les rochers les vagues bouillonnantes. C’est comme un grondement lointain mêlé aux cris des oiseaux marins.

   Le passage du Rio de Los Romeros (les marcheurs de Dieu) est facile de nos jours, mais il devait poser un problème particulièrement éprouvant au Moyen âge. Le sentier accidenté se rétrécit par moment pour ne laisser qu’un petit passage au marcheur. Attention à ne pas se tordre les pieds pour les porteurs de sandales comme votre serviteur. Je les aime bien mes sandales, elles tiennent le coup. Toujours de belles criques sauvages agrémentées de petites plages privées où quelques baigneurs se prélassent. Mais cette solitude se gagne, il faut sortir des chemins battus pour y accéder.

   J’arrive en vue de La Espasa, une station balnéaire fréquentée. Nombreux sont les touristes qui se détendent sur la grande plage. Comme le gîte municipal est plein, l’hospitalier me propose de m’emmener en voiture à trois kilomètres de là, à Colunga, pour dormir dans un hôtel à vingt-cinq euros. Une grosse dépense, car c'est sensiblement mon budget journalier incluant repas et suppléments comme le cerveza (bière) d’arrivée de fin d’étape. On a ses petites habitudes.

   Je mange le soir dans une cidrerie où j’assiste à une pratique traditionnelle. En effet, le cidre est la boisson des Asturies, une institution, une boisson sociale que l’on partage avec ses pratiques originales pour le servir et le boire. Comment cela se passe-t-il ?

   Le serveur ouvre une bouteille qu’il porte jusqu’au niveau du crâne en faisant couler la boisson dans un verre. Le liquide tombe en partie à terre. Lorsque le niveau est d’environ deux à trois centimètres, le verre est donné au client pour qu’il goûte le cidre. C’est une manière d’oxygéner la boisson. Le client, à la manière du dégustateur des grands crus de notre Bourgogne, le boit lentement en fermant les yeux.

Le cidre se répartit lentement dans la bouche éveillant les papilles du goûteur. Si celles-ci sont satisfaites, il fait un signe d’approbation. Le serveur remplit le verre et laisse la bouteille qui est le plus souvent partagée. Dans le cas contraire, le serveur recommence le même scénario avec une autre bouteille. Étonnant, non ?

   Après le repas, je retourne à l’hôtel. Il est rempli de pèlerins, car contrairement à ce que l’on m’avait dit, il y a beaucoup de monde sur le Camino Norte. L’effet Jean-Christophe Rufin pour les Français ?

   À demain - Alain, Bourguignon la Passion.

 

[1] Les ouvrages ont depuis été rédigés (voir ce carnet de voyage, celui sur le Chemin de Vézelay, les Mystères de Saint-Jacques de Compostelle – éditions de Borée) et les nombreuses conférences que j’anime.  

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