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Publié par Alain Lequien

   Aujourd’hui, c’est le grand jour, celui où je vais atteindre le « bout de la terre », ce fameux Cabo Fisterra, le cap Finisterre signifiant la fin de mon périple. Un jour à déguster sans modération. J’ai décidé d’y aller doucement, comme pour mieux vivre intérieurement cet ultime parcours matérialisé. Seize kilomètres, ce n'est quasiment rien avec le kilométrage réalisé à ce jour. Pourtant, ils annoncent la fin du voyage. Pour être en forme, je décide de faire la grasse matinée jusqu’à … 7h00.

   Je quitte le refuge sans regret en longeant la baie. Quelques bateaux tanguent sur l’eau, il est vrai que le jour est venteux, ce qui est presque normal en bord de mer. Au loin, le soleil commence à faire son apparition doucement. Vous savez comme je reste sensible à la levée de l’astre rayonnant, source de vie et de chaleur. Je ne trouve aucun bar ouvert. Tant pis, je mange ce matin pour petit-déjeuner une boite de thon et du pain.

   Je traverse la cité de Cee pour celle de Corcubon dont je découvre les ruelles et les maisons bien entretenues. Puis, c’est la dure montée de la colline par un chemin rocailleux qui se poursuit par une grande côte de craie blanche. Essoufflé par l’effort, et déjà en sueur, j’arrive à Vilar où je demande de l’eau à un couple d’habitants. L’homme me dirige vers une fontaine où il prend son eau. « Elle est particulièrement bonne, me dit-il en français, nous en buvons tous les jours. » Bien, puisque ma gourde est vide, je la remplis avant d’en boire à satiété. Elle est bonne et bien fraiche.

   Je poursuis mon chemin. À San Roque, un pèlerin français en train de déjeuner sous un calvaire m’indique que l’albergue du lieu est donativo. Je le remercie de sa sollicitude, mais je n’ai pas l’intention d’y faire halte puisque je vais jusqu’à Fisterra. On se souhaite le Bon Camino traditionnel. Je croise plusieurs pèlerins venant de Fisterra, rentrant à pied Santiago. Le chemin inverse. Parfois, on se salue, parfois l’un d’eux s’arrête pour engager la conversation.

   Progressivement, je m’approche  d’Estorde où mes amis flamands (ceux du bus) ont élu domicile au camping. En passant, plusieurs m’invitent à prendre le café. J’accepte avec plaisir. En fait, elles me servent du pain avec de la charcuterie en complément du café proposé. Tout cela est bienvenu. La journée commence bien.

   La traversée du village par de petites rues très propres réserve bien des surprises comme une maison très colorée avec une statue de saint Jacques plus vraie que nature et la représentation des hórreos traditionnels galiciens. Un honneur rendu à cette magnifique région qui nous reçoit.

   Fisterra est à sept kilomètres. On y accède par des chemins de terre traversant une nature dont la splendeur me rappelle certains parcours savoyards, la mer en plus. Mes amis bretons diront que la similitude avec leur région est réelle. Oui, c’est vrai, mais il faut y ajouter la hauteur de ces mini-montagnes. Je m’arrête par moment pour admirer cette vision sauvage des côtes. Ce ne sont que longues montées et descentes en faisant plus attention que d’habitude à ne pas me tordre les pieds avec mes sandales. Ce serait idiot de se blesser bêtement si près du but.  

   Fisterra apparait enfin au loin, cité placée sur un contrefort au-dessus de la mer, comme la vision d’un passage obligé vers mon but à atteindre. Ah, si ceux qui s’arrêtent à Santiago savaient ce qu’ils perdent en ne faisant pas ce dernier effort, ils n’hésiteraient pas à venir. Certains préfèrent venir en bus, mais ce dernier effort est limité au minimum. Enfin, chacun son Chemin… 

  Quand je traverserai cette cité, je sais qu’il me restera les trois derniers kilomètres à franchir pour être au « bout du monde ».

   À quelques centaines de mètres de Fisterra, je découvre un monument qui ne peut être entr’aperçu que si on prend le temps de regarder autour de soi. D’ailleurs, plusieurs pèlerins ou marcheurs se trouvant devant moi n’ont pas porté le moindre regard. Cela confirme ma réflexion  personnelle qu’il faut cesser d’avoir le nez dans le guidon, qu’il faut conserver son esprit en éveil et prendre le temps de regarder autour de soi pour découvrir les belles choses qui s’y trouve.

   Sur le monument gris se trouve incrusté en pierre blanche la tête d’un homme d’un certain âge, un certain vécu, le regard aux yeux clos porté au loin vers l’horizon comme s’il voulait découvrir les mystères de la vie. Une inscription sans équivoque, signée C.J.C., nous rappelle le symbolisme du lieu : « Finisterre es la ultima sonrisa del caos del hombre asomandose al infinito » que l’on peut traduire par « Finistère est le dernier sourire du chaos infini qui apparait à l'homme. »

   Étrange vision qui déclenche en moi l’émotion du cherchant recherchant à dépasser la simple lecture exotérique des choses. Porter son regard au loin, c’est vouloir avancer pour construire, ne pas se contenter du connu, c’est être en action.

Un pèlerin à qui j’ai montré la photo me disait y voir de la tristesse de ne pas pouvoir savoir ce qui se trouve au loin. Je ne partage pas sa vision, mais ce n’est pas grave en soi. Ce sont nos diversités qui justement nous permettent de nous enrichir mutuellement. Les yeux clos, non expressifs, me font penser à cette introspection profonde de celui qui veut aller chercher au fond de soi l’essence des choses.

   Je prends le long chemin pavé qui nous amène dans la petite cité où je croise de nouveau quelques pèlerins effectuant le parcours vers Santiago. C’est l’occasion d’échanger. Je signale le monument à l’un d’entre eux.

   Tous sont sous le charme de ce qu’ils ont vu et ressenti à Cabo Fisterra. Cela me prépare à accueillir ce que j’y verrais et ressentirais. En passant, je découvre la décoration extérieure située à l’étage d’un bar à pèlerins où, de façon humoristique, le père Jacques est représenté. Cette vision déclenche mon sourire bienveillant. Elle tend à prouver que l’humour est souvent la contrepartie nécessaire du sérieux. Il faut savoir sourire et se moquer de soi.    

   Me dirigeant vers le port, avant d’entamer l’ultime étape, je tiens à m’assurer des horaires de bus pouvant me ramener le soir même à Santiago. Il faut rentrer sans délai en France du fait de l’hospitalisation de notre patriarche familial. C’est tout naturellement un devoir.

   Les informations collectées, je me dirige vers la Maison du pèlerin/albergue située à quelques mètres de là pour faire tamponner ma crédentiale. Quelle ne fut pas ma surprise de me voir décerner un nouveau diplôme prouvant mon cheminement à pied jusqu’à Fisterra ! Ce document moins important que la Compostela de Santiago prouve simplement la marche. En effet, je n’ai pas besoin d'un diplôme pour prouver les actes symboliques que je vais réaliser. Ils seront dans mon cœur à jamais. Tout simplement.

 

   En fait, ce document je le dédie à la longue chaine des pèlerins venus jusqu’ici depuis l’origine du pèlerinage, à ceux qui ont perdu la vie en cours de route (y compris à notre époque moderne) pour réaliser leur rêve. Leurs croix érigées tout au long de la route ont suscité ma tristesse, mais aussi l’honneur qui m’a été donné de reprendre le flambeau qu’ils ont laissé en route.

   « Le tombeau des morts est dans le cœur des vivants ». 

   À tout à l’heure, en montant vers Cabo Fisterra - Alain, Bourguignon la Passion.

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