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Publié par Alain Lequien

   Il est 13h00 lorsque je décide d’entamer la montée vers Cabo Fisterra. Le soleil brille et tout semble prêt pour ce moment, soit mémorable. Je sais que le dernier bus pour Santiago est à 19h00, j’ai donc le temps.

   Trois derniers kilomètres pour atteindre ce but symbolique recherché depuis de nombreux mois, depuis de nombreux kilomètres, depuis ce jour où, à la basilique de Vézelay, j’ai entamé le Chemin avec mon petit-fils Yohan pour qui maintenant j’ai une pensée très forte.

   Ton cœur, gamin, était toujours présent près du mien. J’espère qu’un jour, ce sera ton propre choix raisonné, tu prendras la route avec ton bâton pour continuer les étapes commencées avec ton papi.

   J’ai bien sûr une pensée chargée d’amour pour ma chérie Pauline qui sait si bien supporter l’insupportable que je suis, avec mes défauts et mes quelques qualités. Tolérante, me connaissant si bien avec les 43 années de vie commune que nous partageons, tu m’as encouragé malgré ta peur naturelle de me voir souffrir et tomber sous les coups des accidents de la vie. J’ai tenu le coup, tu vois mon ange.

   Je pense à mes trois fils Cédric, Yannick et Frédéric qui tous, à des degrés divers, m’ont encouragé, toujours prêts à venir me secourir si besoin était. Ce ne sera pas nécessaire, fils, votre père tient le coup. Je vous aime mes enfants, et je ne vous le dis peut-être pas assez souvent. Je n’oublie pas vos compagnes qui ont rejoint notre famille et mes petits-enfants dont certains demeurent au-delà des mers.

   Je ne peux oublier nos patriarches, Clémence et René, faisant vie commune depuis 68 ans, au regard toujours aussi amoureux, dont je sais à quel point il faut leur donner de l’Amour au crépuscule de leurs vies. Bientôt, je serais de retour auprès de vous tous.

   Voilà à quoi mon esprit s’est attaché en gravissant ces derniers kilomètres, même si parfois il s’échappait pour admirer la beauté sauvage des lieux ou pour faire réapparaitre l’image de mes compagnons de voyage qui ont marqué notre parcours commun :

Arnaud, le compagnon boulanger accompagné de Blandine et de ses trois jeunes enfants, Julien et Morgan , les compagnons bordelais, Simon le Québécois, Bjorn le Suédois qui a pris grand soin de me soigner, Christophe le choriste belge pris par la musique, Charles avec qui j'ai passé la borne des 100 km, Éric qui fut mon dernier compagnon de voyage, Roman l’Autrichien de Bordeaux qui doit surmonter son départ en retraite, Mischa et sa drôle de voiture porteuse de sac, Jean-Pierre et sa jument et beaucoup d’autres à des degrés divers car je ne peux citer tout le monde. Sans oublier les familles et les hospitaliers qui m’ont accueilli au fil du Chemin, ceux qui au détour m’ont offert nourriture ou eau, un endroit pour dormir. Que tous vous en soyez remerciés du fond du cœur.  

  Oui, réaliser ce Camino, ce n’était pas simplement effectuer une marche, une longue randonnée, c’était effectuer et partager un bout du chemin de vie.

   À la sortie de la cité, je visite une petite église très fréquentée vu les nombreux véhicules qui y font halte. Je découvre un joyau où je peux me recueillir un moment, la tête entre les mains. J’ai besoin parfois de fréquenter ces lieux où existe cette magie qui dépasse la croyance religieuse. De nombreux touristes vont et viennent ce qui me perturbe un peu. En déambulant à mon tour, alors que le flux de visiteurs s’est calmé, je découvre un maitre Jacques très coloré dont la photo vient enrichir ma collection.

   Après cet arrêt rafraichissant, je reprends ma marche ascendante dans l’état d’esprit citée ci-devant. Le sentier longe la route. Il se révèle parfois un peu chaotique, un peu défoncé. Cela est sans importance, l’essentiel est qu’il existe pour nous protéger des véhicules.

  À mi-chemin, la statue importante d’un pèlerin pliant sous le poids des ans qui s’ajoute à celui de la fatigue du cheminement. Elle est placée à cet endroit symboliquement pour nous faire prendre conscience que nous sommes sur la bonne voie, que tout se mérite par l’effort. Une jeune femme espagnole me propose de me prendre en photo, j’accepte avec plaisir.

Même si en chemin, j’ai recherché l’humilité, thème principal de mon cheminement, c’est toujours un plaisir de marquer un moment particulier à partager avec ses amis.

   Continuant mon ascension, je découvre de nouveaux paysages similaires à ce que j’ai déjà rencontré. Sur un parking, des touristes sont en train de déjeuner. Ils me font un signe d’encouragement. Merci à vous. Après plusieurs virages serrés, je découvre le Faro, le phare. Étant donné le nombre important de véhicules, l’accès aux parkings est contrôlé par la police locale. Eh oui ! Le monde profane est bien présent.  

Je gravis la première colline et un gros bloc de pierre pour avoir une première vision des lieux. C’est prenant. Je sais que je ne suis pas encore arrivé au bout du bout qui se trouve un peu plus loin. Ce que j’entr’aperçois est déjà magnifique. Le vent me cingle la figure. Cela est sans importance, c’est tellement beau.

   Il est presque 14h00, midi au soleil. Une femme, voyant peut-être mon émotion, s’approche de moi. Elle m’invite à partager le repas du groupe attablé non loin de là auquel elle appartient. J’apprends qu’Italiens, ils sont venus en bus du diocèse de Venise en pèlerinage à Santiago. J’accepte volontiers, car il faut savoir recevoir, un don que l’on vous fait.

   Je suis bientôt entouré, on me sert des pâtes avec des morceaux de saucisse, de la bière. Bref, on prend soin de moi. À peine assis, certains d’entre vous vont peut-être sourire, les larmes me montent aux yeux. Je pleure tout simplement parce que je l’ai fait.

Voilà, c’est dit. Je n’ai pas honte de ce qui va paraitre peut-être puéril.

   Une jeune fille m’apporte un gâteau, un homme me donne deux fruits, un vieux monsieur qui a dû en voir bien d’autres dans sa vie vient me serrer la main. Ces femmes et ces hommes sont tout simplement fraternels. 

  À l’issue du repas, un vieil homme se présente. Il me bénit. J’apprendrai par des pèlerins du groupe qu’il s’agit d’un ecclésiastique de haut rang. Ils ont tenu à ce que je me joigne à eux lors de la prise de photos collectives sous la grande croix. C’est ainsi que je vais me retrouver au milieu d’une centaine de personnes. Ils m’ont adopté comme l’un des leurs, cela fait chaud au cœur. Leur disant que je dois aller brûler un vêtement, l’un d’eux m’offre un briquet.

   Tout à une fin. Il est temps pour eux de rejoindre leurs bus pour s’éloigner. C’est cela le Camino, des rencontres fortes pleines d’émotion, et toujours l’obligation de se quitter, car chacun doit suivre sa propre voie.  

  Me voici de nouveau seul et rassasié. Je me dirige vers l’esplanade menant au phare. On y rencontre l’éternel vendeur de coquillages et autres babioles à destination des touristes. Certains d’entre eux évitent mon regard, d’autres me disent bonjour, certains me sourient en me disant Buen Camino. Eux savent. Ils ont compris pourquoi nous sommes là. Entre pèlerins, on se salue avec un grand sourire, parfois on se congratule en se donnant l’accolade devant des gens un peu médusés d’un tel emportement. Je dépasse le phare et j’arrive enfin au bout du bout, là où la terre ferme se termine en contrebas.

   Une première petite croix indique qu’ici des événements légendaires se sont déroulés donnant  naissance au pèlerinage. Je photographie en surplomb la mer bleue déchainée. Le vent souffle avec force, il faut faire attention de ne pas choir avec le sac sur le dos. Je reste assis un long moment à profiter de ce moment intense. De nouveau, mes yeux s’embuent.

   Décidément, je suis un grand émotif. Je me moque de ce que l’on pense de moi. « Je suis ce que je suis », tout simplement. Un philosophe de mes amis m’a dit un jour : « Alain, deviens ce que tu es ! » Je crois que ce Camino m’a fait voir à quel point je devais me libérer des contraintes que je m’étais données, que la société et la bienséance vue des bien-pensants nous forcent à jouer au théâtre de la vie. Bien sûr, il ne s’agit pas pour moi de m’éloigner de la société, de vivre en ermite, mais d’y participer pleinement en pleine liberté de mes actes et opinions.

   Je suis interrompu dans mes réflexions par une jeune femme rencontrée sur le Chemin. « Alors, Alain, tu es dans tes rêves ! » Eh oui ! Même si nous avons peu échangé sur le Chemin, je ne connais même pas son prénom, elle m’a compris. J’étais loin du monde profane. Autour de moi, des touristes avec des enfants qui sautent de pierre en pierre.

   Quelques pèlerins aussi qui regardent les flots fougueux. Sans nous connaitre, nous nous faisons l’accolade traditionnelle en disant : « Oui, nous l’avons fait, ça y est, nous sommes au bout du Chemin ». Nous l’avons parcouru avec ses joies, ses embûches, ses difficultés, ses rencontres…

   Elle me dit attendre son ami espagnol pour procéder à l’ultime acte du pèlerin bien informé du symbolisme du lieu, c'est-à-dire brûler ses habits du vieil homme portés au cours du voyage. C’est justement ce que j’ai l’intention de faire maintenant. Elle accepte de m’accompagner pour immortaliser cet instant.

   Ce que je vais brûler même si ce n’est pas écologique, c’est un short, une paire de chaussettes trouées au cours du voyage et mon tee-shirt Athletic noir que j’appréciais beaucoup. Il faut savoir se séparer des choses matérielles que l’on aime.

   J’essaie d’allumer la flamme dans un premier endroit. Le vent trop fort, elle s'éteint rapidement. Peut-être la preuve de la prétention d’utiliser un lieu trop personnel ! Je décide de rejoindre le lieu où d’autres pèlerins ont fait la même démarche, visible par les traces du feu laissées sur les roches. Si le feu commence son action, le vent de nouveau vient l’éteindre. Je tente de le rallumer à plusieurs reprises, en vain. Je décide alors de laisser ces vêtements sur place, symboliquement l’acte étant réalisé.

   Peut-être que ceux qui viendront brûler leurs propres vêtements brûleront l’ensemble en pleine communauté d’esprit.

   Je devais aussi jeter la terre de Bourgogne insérée dans un trou de mon bâton de marche pour qu’elle soit mélangée à la terre de Fisterra. Hélas, le destin a voulu que le bouchon qui la bloquait se soit détaché en cours de route. La terre bourguignonne s’est répandue sur le chemin. Chacun pourra interpréter ce signe à sa manière. Pour moi, symboliquement, elle est là. Ce sont les aléas de la vie. En échange, je devais prendre de la terre du bout du monde pour la ramener en Bourgogne. C’est donc ce que je fais complétant l’acte symbolique du brûlage des vêtements.

   Je reste encore un moment sur place. Il est presque 16h00 lorsque je reprends la route. Je suis donc resté deux heures à Cabo Fisterra. À mon tour, je croise des pèlerins arrivant au « bout du monde ». Comme ceux qui m’ont accueilli à mon arrivée, je leur souhaite bonne fin de Camino. C’est la descente rapide vers le port de Fisterra, sans me retourner, car les images vécues de ces moments émouvants doivent rester à jamais gravées, incrustées en moi. En passant, je ne peux m’empêcher de prendre en photo ce dessin géant réalisé sur une maison, souhaitant la bienvenue à ceux qui redescendent.

   À demain - Alain, Bourguignon la Passion.

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