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Publié par Alain Lequien

 

  Après mon périple difficile d’hier, j’ai décidé de faire une étape raccourcie. Cet avis est partagé par mes compagnons de voyage du jour, Mélanie et Anders. Il va falloir en effet passer le point culminant du Camino Primitivo, le col Puerto del Palo situé à 1146 mètres d’altitude. Selon le descriptif de certains pèlerins, c’est un trajet difficile. Je suis surpris de la forme de Mélanie partie sur un coup de tête depuis Le Puy-en-Velay. Elle totalise à ce jour plus de 1300 kilomètres au compteur.

   Après le petit-déjeuner pris en commun, nous entamons tous les deux le parcours bien qu’il fasse encore nuit. Comme chacun le sait, nous sommes plus intelligents à plusieurs, et cela peut nous éviter en pays inconnu de nous perdre en chemin. Anders continue de dormir. Connaissant  ses capacités pédestres et athlétiques, il n’aura aucune difficulté à nous rejoindre.

   Plusieurs pèlerins sont déjà partis en avance ensemble. Malgré sa maladie, Gérard parcourt les chemins de Compostelle pour la dixième fois.

   Un kilomètre après notre départ, alors qu’il fait frisquet, nous quittons la route goudronnée pour suivre un chemin pierreux descendant rapidement. En contrebas, nous entendons le bruit d’une cascade et traversons le Rio Nisón. Dans la remontée, nous rejoignons le couple d’Espagnols, Gérard puis Manuel.  

   Nous passons près d’El Colobréu, Peñaseita, La Reigada. Après une passerelle en bois, nous suivons un chemin herbeux montant franchement. Mélanie marche à son rythme. Rapidement, elle prend de l’avance en compagnie de Manuel. Lorsque j’arrive enfin en haut de la pente, nous avons déjà parcouru sept kilomètres. J’ai le plaisir de voir qu’elle m’a attendu pour terminer la montée.

   Après le passage sur la route, elle accélère de nouveau dans le sentier de montagne. Je sais, je vois d’ici votre sourire : l’ancien marathonien en 3h12mn facilement lâché par une jeune femme ! Il y a de quoi rire ! Bien sûr, je pourrais trouver des excuses et vous dire : elle est plus jeune que moi, j’ai 1800 kilomètres dans les jambes, j’ai des problèmes de poumon, je suis âgé de soixante-quatre ans… Mais, point de cela. Il faut se rendre à l’évidence et être humble : j’ai été, je ne suis plus. C’est le cycle de la vie.Tiens, voilà que j’ai un coup de blues et que je doute.

  Le paysage est vraiment enivrant, coloré sur le bord du chemin malgré le brouillard épais persistant. Cette présence rend la montagne encore plus belle. En traversant le brouillard, je sens quelques gouttelettes sur le visage, j’ai le souffle court et saccadé, mes pas se font de plus en plus lents. J’entrevois la route en contrebas qui monte en  spirale.

   Arrivé non loin du sommet, je croise un troupeau de chevaux en liberté. Ils me regardent béatement passer. Peut-être ont-ils l'intelligence de penser qu'ils sont un peu fous ces animaux à deux pattes qui passent leur temps à gravir ces montagnes.

   Je suppose que le meilleur est à venir. Si nous avons souffert, c’est que la récompense est au bout, c’est que nous allons vivre l’une des grandes joies de la voie Primitive. En quelques kilomètres, nous avons franchi 500 mètres de dénivelé.  L’effort en valait la peine, c’est un véritable régal pour les sens : la vue, l'odorat et l'ouïe s’ouvrent à la nature.

   Le soleil apparait dans toute sa splendeur, nous sommes maintenant au-dessus des nuages et découvrons que les pics dont le sommet dépasse les nuages apparaissent comme des iles sur le brouillard cotonneux. Nous restons assis un long moment à contempler cette sensation étrange. Un paysage spectaculaire s’offre à nos yeux, nous invitant à faire une petite pause. Nous en profitons pour manger un morceau.

  C’est le moment propice pour vous raconter la légende locale du cuélebre et du pèlerin. Le cuélebre est une créature fantastique des régions celtiques de l'Espagne. On le retrouve dans les mythologies galicienne, asturienne et cantabrique.

   Dans l'un des villages du district, il existait un cuélebre, une sorte de serpent-dragon proche de la vouivre bourguignonne ou franc-comtoise. Il avait pour habitude de dévorer les cadavres des moines enterrés autour de l’église. Son point faible est sa gorge, le reste de son corps étant recouvert de dures écailles le rendant pratiquement invulnérable. Un jour un pèlerin de Compostelle le surprit en train de dévorer un cadavre. Une vision que le pèlerin ne pouvait accepter. Il s'ensuivit une lutte entre l'homme et l'animal. Celui-ci fut tué par la lance plantée dans le cou. Le pays était libéré, pour un temps…

   Nous sommes rejoints par le couple espagnol et Gérard. Avec ce dernier, nous allons descendre un chemin pierreux se faufilant au milieu des bruyères. La beauté du paysage ne compense pas cette descente désagréable au possible, où il faut faire très attention de ne pas chuter au moindre pas. Nous retombons progressivement dans le brouillard.

   Deux kilomètres plus loin, nous arrivons par une large piste bordée de murets au hameau déserté de Montefurado possédant un petit ermitage en l’honneur de Santiago(Saint-Jacques). On est ici dans la simplicité, mais quel bonheur. Notre guide indique qu’un homme y vit en ermite. Nous ne l’avons pas vu, peut-être ne le voulait-il pas ? Nous devons respecter son choix. Vision étrange de toutes ces maisons presque en ruines au milieu du brouillard : un environnement à la Hitchcock… 

  Montefurado doit son nom aux cavernes et galeries creusées par les Romains pour chercher le métal précieux, l’or. Sur le chemin, on peut apercevoir le fléchage vers une grotte qui est en fait une galerie effondrée. Elle porte le nom de Cueva de Xuan Rata, un lieu de légendes.

   L’une d’elles nous conte que vivait ici une sorte de cuélebre qui effrayait le peuple, mangeant récoltes et bétail. Un jeune homme courageux dénommé Xuan Rata (Juan Rata) chauffa une pierre noire au rouge et la donna au cuélebre qui l'avala comme s’il s’agissait d’une miche de pain. Il disparut au fond de la galerie pour ne plus jamais réapparaitre. Depuis, les Asturiens disent : Afuracou pa dentro como unha rata e desapareceu n’o fondo da cova que l’on peut traduire par « il rentra à l’intérieur comme un rat et disparut au fond de la grotte ». .

   D’autres légendes content qu'à l'intérieur de la grotte il y avait un très grand puits où résiderait une Vierge dorée à moins que cela soit un gros bœuf d'or qui se cache dans le fond. C’est une terre de légendes.

   Rejoints par Anders, nous parcourons les quatre kilomètres de sentier pour rejoindre le hameau de Lago. Comme nous sommes à court d’eau, un villageois accepte avec gentillesse de remplir nos gourdes. Nous avons maintenant suffisamment d’eau fraiche pour rejoindre le refuge communal de Berducedo installé dans une ancienne école.

   Nous y faisons tous halte. Il se remplit rapidement notamment par des pèlerins ayant suivi la variante des Hospitales qui se joignent à nous. Plusieurs arrivants sur le tard seront obligés d’aller dormir sous l’avancée de l’église. Anders plante sa tente sur le terrain situé près de l’école. Comme de tradition, nous partageons les agapes communes autour d’une petite table de pierre.  

   À 21h00, la plupart des pèlerins dorment. Quant à moi, je ressasse le contenu de ma petite journée et de ses difficultés. Il va falloir décider, car ce cheminement commence à devenir éprouvant. Et puis, ma famille me manque…

   À demain - Alain, Bourguignon la Passion.

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